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Ruses et détours des démons

bossuetSermon du premier dimanche de Carême de Mgr Bossuet au couvent des Minimes, extrait de la deuxième partie sur les ruses et détours des démons :

Puisque l’ennemi dont nous parlons est si puissant et si orgueilleux, vous croirez peut-être, messieurs, qu’il vous attaquera par la force ouverte, et que les finesses s’accordent mal avec tant de puissance et tant d’audace. En effet, saint Thomas remarque (1) que le superbe entreprend hautement les choses, et cela, dit ce grand docteur, parce qu’il veut contrefaire le courageux, qui a coutume d’agir ouvertement dans ses desseins, et qui est ennemi de la surprise et des artifices. Il serait donc malaisé d’entendre de quelle sorte Satan aime les finesses, « lui qui est le a prince de tous les superbes, » comme l’appelle l’Écriture sainte : Ipse est rex super universos filios superbiae (2), si cette même Écriture ne nous apprenait que c’est un superbe envieux, Invidia diaboli (3) et par conséquent trompeur et malin. Car encore qu’il soit véritable que l’envie soit une espèce d’orgueil, néanmoins tout le monde sait que c’est un orgueil lâche et timide, qui se cache, qui fuit le jour, qui, ayant honte d’elle-même, ne parvient à ses fins que par de secrètes menées : et de là vient qu’une noire envie rongeant éternellement le cœur de Satan, et le remplissant de fiel et d’amertume contre nous, elle le contraint d’avoir recours à la fraude, à la tromperie, à des artifices malicieux ; il ne lui importe pas, pourvu qu’il nous perde. (…)

C’est, mes frères, cette noire envie, mère des fraudes et des tromperies, qui fait que Satan marche contre nous par une conduite cachée et impénétrable. Il ne brille pas comme un éclair, il ne gronde pas comme un tonnerre; il ressemble à une vapeur pestilente qui se coule au milieu de l’air par une contagion insensible et imperceptible à nos sens : il inspire son venin dans le cœur ; ou, pour me servir, chrétiens, d’une autre comparaison qui lui convient mieux, il se glisse comme un serpent : c’est ainsi que l’Écriture l’appelle (4) ; et Tertullien nous décrit ce serpent par une expression admirable : Abscondat se itaque serpens, totamque prudentiam suam in latebrarum ambagibus torqueat : « Il se cache autant qu’il peut, il resserre en lui-même par mille détours sa prudence malicieuse : » c’est-à-dire qu’il use de conseils cachés et de ruses profondément recherchées. C’est pourquoi Tertullien poursuit en ces mots : «  Il se retire, dit-il, dans les lieux profonds, il ne craint rien tant que de paraître : quand il montre la tête, il cache la queue ; il ne se remue jamais tout entier, mais il se développe par plis tortueux, bête ennemie du jour et de la clarté : » Alte habitet, in cœca detrudatur, per anfractus seriem suam evolvat, tortuose procedat , nec semel totus, lucifuga bestia (5).

C’est Satan, c’est Satan, messieurs, qui nous est représenté par ces paroles ; c’est lui qui ne se déplie jamais tout entier : il étale la belle apparence, et il cache la suite funeste : il rampe quand il est loin, et il mord sitôt qu’il est proche. Prenez garde à vous, mes chers frères, crie le grand apôtre saint Paul, «  prenez garde que vous ne  soyez trompés [par] Satan : car nous n’ignorons pas ses pensées : » Ut non circumveniamur a Satana ; non enim ignoramus cogitationes ejus (6). Non, non, nous n’ignorons pas ses pensées ; nous savons que sa malice est ingénieuse ; que son esprit inventif, raffiné par un long usage, excité par sa haine invétérée, n’agit que par des artifices fins et déliés et par des machines imprévues. Ah! mes frères, qui pourrait vous dire toutes les profondeurs de Satan, et par quels artifices ce serpent coule ?

S’il vous trouve déjà agités, il vous prend par le penchant de l’inclination. Votre cœur est-il déjà effleuré par quelque commencement d’amour, il souffle cette petite étincelle jusqu’à ce qu’elle devienne un embrasement : il vous pousse de la haine à la rage, de l’amour au transport, et du transport à la folie. Que s’il vous trouve éloignés du crime, jouissant des saintes douceurs d’une bonne conscience, ne croyez pas qu’il vous propose d’abord l’impudicité : il n’est pas si grossier, dit saint Chrysostome : Multo, multo utitur condescensu ut nos ad mala praecipitet (7). « Il use, dit-il, avec nous d’une grande condescendance. » Que veut dire cette parole? Dieu se rabaisse… Satan se rabaisse aussi à sa mode. Il voudrait bien, mes frères, vous rendre d’abord aussi méchants que lui, s’il pouvait : car que « désire ce vieil adultère, sinon de corrompre l’intégrité des âmes innocentes (8) » et de les porter dès le premier pas à la dernière infamie ? Mais vous n’êtes pas encore capables d’une si grande action, il vous y faut mener pas à pas : c’est pourquoi il se rabaisse, dit saint Chrysostome, il s’accommode à votre faiblesse, il use avec vous de condescendance. (…)  Judas et l’avarice : [Inspirons-lui] le dessein de se porter à vendre son maître. Le crime est horrible ! Allons par degrés : qu’il le vole premièrement ; après, qu’il le vende. Voilà l’appât; il y a donné, il est à nous. Poussons, poussons de l’avarice au larcin, du larcin à la trahison, à la corde et au désespoir.

Mes chers frères, éveillez-vous, et ne vous laissez pas séduire à Satan ; car vous êtes bien avertis, et vous n’ignorez pas ses pensées : Non enim ignoramus cogitationes ejus (9) C’est pourquoi il vous est aisé de le vaincre : c’est par où il faut conclure en peu de paroles. (A suivre)

(1) Luc 4, 13

(2) Job 16, 25

(3) Sagesse 2, 24

(4) Ap. 12, 9

(5) Advers. Valent., n.3

(6) 2 Cor. 2, 2

(7) Hom. 87, in Math.

(8) Saint Augustin, in Ps 39, n.1

(9) 2 Cor. 2, 2

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